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15 septembre 2008

La porte

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Il y a de ces jours remplis de bonheur,
des jours si sereins et merveilleux qu’ils
laissent derrière eux une traînée de
poudre *magique*.

Et cette poudre se répand le long des jours qui suivent — caressante, envoûtante — et on est tellement heureux qu’on a la sensation de déballer un cadeau qui devient toujours de plus en plus beau.

Pour moi, la magie s’est opérée le 26 août. C’était un mardi chaud et ensoleillé, une des journées les plus chaudes et ensoleillées de cet été qui n’avait semblé vouloir nous donner, jusque là, que des journées plutôt mornes et mouillés.

Le tapin
Tout a commencé par un rendez-vous fixé pour 13h00 au coin des rues Saint-Denis et Mont-Royal où j’ai dû attendre pendant un bon 40 minutes l’arrivée de F., une amie rencontrée sur Twitter.

Je dis bien un « bon » 40 minutes, car même si j’étais prise à passer tout ce temps debout sur le trottoir, j’avais du fun à chanter plein de chansons dans ma tête et à me faire chauffer la couenne au soleil, le dos confortablement appuyé à la façade d’un café. Reggae baby!

Au fil du temps qui s’étirait, j’ai eu l’impression d’être une pute qui protégeait son territoire ; amusée par ce jeu, je me suis mise à accueillir avec un grand sourire le regard des passants. J’étais une vieille pute — une pute à la retraite — pas du tout prête à me taper n’importe quel vieux schmuck.

Puis Mam’selle F. est apparue en claxonnant. Dès qu’elle a ouvert la portière de son auto, elle a commencé à s’excuser et à détailler les raisons de son retard qui avaient toutes un rapport avec la congestion de la circulation. Pas grave, que je lui ai fait comprendre en sautant dans la voiture, allez hop! trouvons un restaurant, car il était près de 14h00 et la pute avait un p’tit creux.

Le lunch
On a choisi de manger sur le côté ombragé de Saint-Denis. Installées à la terrasse du Chuch (cuisine végé thaï), nous étions bien contentes de faire connaissance face à face après tous ces mois de tweets et de courriels.

La nourriture était mmm exquise. La conversation aussi. On a jasé de nos vies, de nos tracas, de nos rêves ; mais on a surtout jasé de nos plans pour devenir riches et célèbres via Internet. On était high.

Après le repas, on est passées côté soleil pour un caffe latte, puis on a marché et on s’est arrêtées boire un cappuccino, et on a fini par terminer notre pèlerinage sur les marches d’un commerce où, survoltées par la caféine, secouées de fous rires, on a poursuivi nos divagations tout en guettant le parcomètre pour ne pas manquer l’expiration.

À 19h00, F. a dû se décider à partir — ses chats et ses chiens l’attendaient à la maison. Moi, personne ne m’attendait, ni chat ni chien, et je ne voulais pas rompre la magie. J’avais le goût de continuer à profiter du retour de l’été ; le goût de marcher encore et encore ; le goût de tordre cette journée pour en extraire le plus de bonheur possible. Ah, la goulue!

La balade
J’ai descendu la rue Saint-Denis jusqu’à la rue Sainte-Catherine, où j’ai tourné vers l’ouest, et j’ai slalomé sur la Catherine entre les gens un peu trop lents jusqu’à ce que j’aboutisse sur la rue Sainte-Elisabeth et à ce qui est — enfin! — l’objet de cette histoire : La porte dont il était question dans mon article du 8 septembre.

La porte

Nous voici donc sur la rue Sainte-Elisabeth.

À l’intérieur de la bâtisse décorée de graffiti, il y a un restaurant asiatique dont l’en- trée principale se trouve sur Sainte-Catherine. (J’aime les graffiti ; les graffiti artistiques, pas les tags tout croches.)

D’aussi loin que je me sou- vienne, cet immeuble de plus en plus délabré a été l’hôte d’un resto asiatique ; pas toujours le même, bien sûr, mais toujours asiatique.

L’immeuble tout illuminé, au bout de la rue, est un pub — Le Sainte-Elisabeth.

MontrealPlus.ca n’a que des éloges pour cet établissement :

L’un des meilleurs pubs à Montréal
Le Sainte-Elisabeth a cette chaleur et cette hospitalité caracté- ristiques aux pubs de la vieille Europe. Situé dans un immeuble bâti dans les années 30, ce pub possède toujours le charme de ses jeunes années, avec d’épais rideaux aux fenêtres, un foyer, des comptoirs en chêne poli et des lampes de verre teint qui donnent une chaude luminosité à l’endroit.

Le jardin secret
En entrant dans ce pub, vous ne saurez pas tout de suite que le Sainte-Elisabeth possède une cour clôturée dont les murs extérieurs sont tapissés de vignes. Pénétrez dans le jardin et vous pourrez découvrir une terrasse bourgeonnant de fleurs et de verdures durant la saison chaude. Il y a au deuxième étage du pub une terrasse vitrée qui surplombe le magnifique jardin. À quelques pas de la très animée rue Sainte-Catherine, cet endroit vous séduira dès la première visite et vous comprendrez pourquoi c’est une destination populaire à Montréal.

Chaleur,
hospitalité,
charme de ses
jeunes années,
jardin secret…ouais.

Pour moi,
cet endroit
sera toujours
« la shop ».

Voyez-vous, à partir des années 40 et jusqu’à sa mort survenue en 1975, cet immeuble appartenait au frère aîné de mon père — mon oncle Raymond, Contremaître en construction.

Quand j’étais petite, le rez-de-chaussée était occupé par un des employés de mon oncle, sa femme et ses deux enfants. Les étages se divisaient en chambres où vivotaient une série de personnages assez curieux, allant du rescapé de la Deuxième guerre mondiale à qui il manquait l’oreille droite, au vieil ivrogne épeurant qui tombait soûl mort dans l’escalier, à l’une ou l’autre de la douzaine et plus de prostituées qui ne faisaient que passer.

Mon oncle Raymond tenait son business au sous-sol de l’immeuble, un endroit sombre, humide et puant appelé communément « la shop ». On accédait à ce trou infesté de rats par cette porte qui, dans le temps, était peinturée grise et verrouillée avec un gros cadenas.

Papa travaillait pour son frère. Il était Contremaître.

Aussitôt que ma mère a eu son deuxième enfant, mon frère Robert né en 1954, Papa a commencé à m’emmener à la shop, le samedi ou le diman- che, afin de lui donner un peu de répit.

J’avais 3 ans et demi à la naissance de Robert ; j’étais une grande fille maintenant. Je me désennuyais du mieux que je le pouvais, soit à regarder — pas toucher! — les outils cordés sur l’établi, soit à tracer des dessins sur le plancher dans la poussière et le bran de scie.

Durant cette période, il est arrivé à mon père de s’absenter quelques fois pour (je le comprendrais plus tard) aller rendre visite à la prostituée de passage.

Ça lui arrivait quand son ami offrait de garder un oeil sur moi pendant qu’il buvait sa bière, assis dans le fauteuil en chêne de mon oncle Raymond.

Mais son ami ne faisait pas que garder un oeil sur moi. Il m’abusait sexuellement.

Voilà pour la chaleur, l’hospitalité et
le charme de mes jeunes années!

Le 26 août, j’ai marché jusqu’à cette porte comme je l’avais fait à plusieurs reprises dans le passé. Et cette fois, au lieu d’être écrasée sous le poids de la douleur, de la peine, de la laideur et de la solitude, j’étais en paix.

L’espace d’un éclair, c’est comme si on avait aspiré, par tous les orifices de mon corps, la grosse suie sale qui empoisonnait mon âme, pour ensuite y insuffler une lumière si douce, si chaude, si authentiquement bonne que j’en ai presque perdu l’équilibre.

J’étais ivre de bonheur…gaga…gougoune.

J’ai pris des tas de photos. Je valsais, je trottinais d’un côté à l’autre de la rue; je ne voulais plus quitter cette énergie.

J’ai aperçu des ouvriers qui travaillaient au coin de Sainte-Catherine. Étaient-ils là tantôt quand je suis passée? Je ne m’en souvenais plus.

Je me suis dirigée vers eux. Ça sentait le bois qu’on vient de couper, cette odeur qui fut présente toute mon enfance, toute ma jeunesse. Je l’ai fait remarquer au gars qui était grimpé dans l’échelle, à quel point ça sentait bon, que ça me rappelait mon père qui était menuisier.

En disant ça, j’ai compris que je n’en voulais plus à Papa de m’avoir abandonnée derrière cette maudite porte de malheur. Ma rancune s’est envolée, salut bye bye.

J’allais continuer ma route quand j’ai entendu la chanson qui jouait à la radio des ouvriers — The Times They Are A-Changing, de Bob Dylan. Je n’en revenais pas! Un jour, lorsque je vous raconterai l’histoire de mon frère André (1957-1994), vous comprendrez pourquoi.

Dylan, c’est mon frère André.
Et le 26 août, il était là
pour fêter avec moi.


25 août 2008

Kitty - Ma première amie

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Comme je vous le disais dans un article précédent,
j’ai passé beaucoup de temps assise pendant les
premiers dix-huit mois de ma vie, ce qui fait que
j’ai commencé à m’ennuyer très tôt.

Une chance que j’avais Kitty.

Kitty était un bull terrier.

Peut-être pas un bull terrier pure laine — vous voyez qu’elle a probablement autre chose dans elle — mais pedigree ou pas, elle a été ma toute première amie.

Je me souviens que ma mère me racontait, quand j’avais sept ou huit ans, comment Kitty m’avait aidée à apprendre à marcher. Elle disait que je m’accrochais à sa fourrure, pourtant très courte, et que je la suivais ainsi alors qu’elle me traînait un peu partout autour de la maison ou sur la galerie.

Quand, à sept ou huit ans, j’ai entendu cette histoire pour la première fois, je l’ai trouvée drôle et cute. Mais lorsque j’ai sombré dans la dépression, à trente et quarante et cinquante ans, l’anecdote s’est transformée en la triste et sombre tragédie qui a estropié mon âme. Ça voulait dire que ma mère avait été TELLEMENT occupée qu’elle n’avait même pas été là pour me guider dans mes premiers pas sur la planète. Je vous dis que le sentiment d’être abandonnée, j’en en beaucoup parlé en thérapie.

Maintenant que je suis guérie (Alléluia, tout l’monde debout !),
j’ai recommencé à trouver l’histoire drôle et cute.

Je peux enfin apprécier à quel point Kitty fut patiente avec moi,
à quel point elle devait m’aimer. Et ça me remplit de joie chaque
fois que je pense à elle…à ma toute première amie.

La question du jour :
Avez-vous eu quelqu’un de spécial dans votre enfance ?

21 août 2008

Le blues d’la tomate

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Ma mère était toujours occupée à faire ses tâches ménagères.
Elle ne s’arrêtait jamais, à part quand c’était le temps de me
nourrir, de me laver, ou de me coucher.

L’été, elle m’installait sur une couverture, dans le jardin,
et elle me laissait comme ça, assise avec les tomates.

J’ai passé beaucoup de temps assise pendant
les premiers 18 mois de ma vie.
Et c’est là que j’ai commencé
à m’ennuyer.

15 janvier 2008

Edmond fait son entrée

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L’année 1918 débute un mardi.

Le Monde a beau être en guerre depuis plus de trois ans, la vie – elle – continue. Le 1er février, la Russie troque son calendrier julien contre le calendrier grégorien. Le 6 février, Gustav Klimt meurt. Le 19 mars, le Congrès américain adopte l’heure avancée de l’est – qui entrera en vigueur le 31 du même mois – et le 29 marque la naissance de Sam Walton, fondateur de Wal-Mart.

Le 6 avril – un samedi matin plutôt frisquet mais ensoleillé, avec quelques passages nuageux – Meldrude se résigne à faire face à la musique : après cinq mois, le bébé est collé pour rester, aussi bien l’accepter, que Votre volonté soit faite, bon Dieu de bon Dieu, elle est enceinte.

Installée à la table de cuisine où elle désosse avec ardeur les pattes de cochon pour le ragoût du souper, Meldrude coupe et poignarde la viande avec une furie renouvelée quand vient le moment d’annoncer la nouvelle à son mari. Théodore, craintif, silencieux, effacé, qui voit s’épaissir depuis quelques semaines la taille de sa femme, tousse un bon coup avant de quitter sa chaise berçante et passer le plus vite possible devant la table pour aller mettre une bûche dans le poêle.

Meldrude détache son attention de ses pattes de cochon le temps de lancer un regard dur, dégoûté, en direction de son mari, voulant à tout prix lui faire comprendre à quel point elle lui en veut pour ce maudit lundi soir (le 26 novembre 1917, elle s’en souviendra toujours) lorsqu’il est rentré complètement bourré d’avoir fêté la création de la Ligue nationale de hockey. Ce n’est pas l’état d’ébriété de son mari qui l’a dérangée. Non. C’est le fait qu’il lui ait demandé, avec son air de chien battu et ses yeux remplis de larmes, de lui accorder la faveur qu’elle s’évertuait à lui refuser depuis trop longtemps, elle le savait bien, depuis au moins six mois, si elle avait bonne mémoire. Meldrude, se sentant soudainement coupable, a fini par accomplir son devoir conjugal.

Le 2 mai, General Motors devient propriétaire de la Chevrolet Motor Company du Delaware. Dans la nuit du 16 au 17 juillet, l’Empereur Nicolas II de Russie et sa famille sont exécutés à Iekaterinbourg. Le 18 juillet, Nelson Mandela vient au monde.

Quand arrive le mois d’août, la grippe espagnole est rendue au stade de pandémie ; on déplore des centaines de milliers de morts à travers la planète. Meldrude, déjà très dédaigneuse de nature pour tout ce qui est bibittes et microbes, a pris l’habitude de passer le plus clair de ses journées dans le bain, trempant dans de l’eau tiède à laquelle elle ajoute une demi-tasse de bicarbonate de soude, trois cuillères à soupe d’acide borique, un gros morceau de camphre, et une pinte d’eau bénite qu’elle se fait livrer, à raison de deux gallons par semaine, directement de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré. C’est son cousin Armand, un cultivateur de la région, qui se rend la quérir pour elle, confiant ensuite la précieuse cargaison à son beau-frère, un employé des chemins de fer, qui a pour mission de l’acheminer à sa destinataire. Voici donc que le lundi 5 août, à 4 heures et 28 minutes de l’après-midi, Meldrude a sa première contraction, suivie immédiatement de l’expulsion du bébé qui s’échappe d’elle comme une truite d’un filet de pêche, et se met à nager, gluant et ensanglanté, entre ses jambes toutes tremblotantes.

Une fois le choc et l’horreur passés, Meldrude empoigne l’enfant – un garçon – et sort du bain en prenant soin de ne pas s’entortiller les pieds dans le cordon ombilical. Avant d’alerter son mari et ses autres rejetons, qui sont dehors à faire ce qu’ils font d’habitude à cette heure-là, elle n’en a aucune idée et elle s’en fout, Meldrude coupe le cordon, enroule le bébé dans une serviette, enfile sa robe de chambre, se poudre le nez, et décolle une à une les mèches de cheveux qui lui tapissent le front pour ensuite les sculpter, une à une toujours, en forme de jolies petites bouclettes bien serrées. N’en pouvant plus d’entendre l’enfant pleurer, elle abandonne l’idée de s’appliquer du fard à joues et empoigne à nouveau le marmot qu’elle trimballe dehors, au grand soleil de fin de journée, afin de crier du haut du balcon pour que tous les voisins l’entendent, « V’là ton gars, Théo. Monte vite t’en occuper ! »

Le 11 septembre, les Red Sox de Boston ont raison des Cubs de Chicago et remportent les Séries mondiales. Le 17 octobre, Margarita Carmen Cansino, mieux connue sous le nom de Rita Hayworth, voit le jour à Brooklyn, New York, la fille de Eduardo Cansino, danseur de flamenco, et de Volga Hayworth, une Ziegfeld girl. Puis c’est la bonne nouvelle, alors que le 11 novembre marque la fin de la Première Grande Guerre ; plus de 25 millions de personnes sont mortes de la grippe espagnole au cours des six derniers mois, soit presque deux fois le nombre de personnes décédées pendant la guerre.

L’année 1918 se termine un mardi.

P.S. : L’enfant s’appelle Edmond, en l’honneur de son arrière-grand-père, un éleveur de poules qu’on disait grand charmeur de même que minable voleur.